Encore une fois

Je regarde la pendule de mon bureau et constate que la journée s’achève enfin, je vais pouvoir rentrer chez moi. Mon mari m’y attend ainsi que mes enfants, et je sais d’ores et déjà que la soirée va être aussi épuisante que routinière. Les enfants vont se chamailler, finir par allumer la télévision. Une fois lobotomisés par les programmes débiles des grandes chaînes nationales, il finiront par refuser de venir à table. Leur père et moi nous énerverons contre eux pour qu’ils viennent manger, puis l’un sur l’autre pour une raison que j’ignore encore, mais cela se produira j’en suis certaine. Les corvées terminées, les enfants couchés, encore une fois nous nous installerons sur le canapé, pieds sur la table basse avec un verre de vin à la main. Encore une fois, nous choisirons chacun une occupation différente, et encore une fois, nous finirons par faire l’amour dans la salle de bain avant d’aller se coucher. Si je peux me vanter d’avoir des rapports sexuels réguliers en dehors d’un plumard, ce n’est pas pour autant que je m’estime avoir une vie intime très animée. Et d’ailleurs cela me convient plutôt bien car encore une fois, je trouverai mon mari très attirant, avec ses airs un peu hautains mais bien mérités, son allure impeccable et son sourire charmeur.

J’attrape mon sac à main sous mon bureau, et ma veste sur le porte-manteau. Comme chaque soir je cherche mes clés partout avant de me rendre compte qu’elle sont dans ma poche, je jette un dernier regard à mes emails, encore trois nouveaux sont tombés depuis que je me suis levée de mon siège, mais tant pis. La journée est terminée pour tout le monde dans l’immeuble, et les choses ne pourront pas évoluer en une nuit, alors j’éteins mon écran et je claque la porte de mon bureau.

Dans le couloir je croise quelques collègues, eux aussi sur le départ. Je m’apprête à leur dire au revoir sur le parvis de l’immeuble, mais tous s’étonnent de me voir partir ainsi. Il semblerait que j’ai oublié une invitation. Encore une fois, je suis tellement formatée à ma vie quotidienne et à répéter de façon mécanique les mêmes gestes que j’en aurais oublié cette soirée prévue depuis quelques semaines. J’attrape mon téléphone dans mon sac à main dans le but d’appeler à la maison et de prévenir que je ne serai pas là pour le coucher des enfants, mais il semblerait que je sois la seule à avoir oublié. Un SMS m’attend.

« Les enfants ont dîné et sont prêts à se coucher. Il reste une part de gratin dans le four. Je dormirai quand tu rentreras donc à demain. Bonne soirée, je t’aime. »

C’est donc bizarrement sans difficulté que j’arrive à effacer de ma mémoire cette soirée routinière qui m’attendait. Nous partons ensemble en direction du centre ville pour prendre un verre, je referme un peu plus ma veste pour empêcher le vent de se faufiler jusqu’à mon cou.

La soirée se déroule sans accroc, c’est la première fois que je prends le temps de sortir avec mes collègues de travail. Ils ont, semble-t-il, leurs habitudes dans le petit bar qui sent le tabac froid et la bière bon marché. Plus habituée au verres de Bordeaux près de la cheminée, je ne me sens pas trop à ma place dans ce genre d’endroit. Pourtant, je me rappelle qu’il y a quinze ans, c’était sur ce genre de sièges que je restais des heures, ce type de barmans que je draguais, et ces mêmes musiques entêtantes que j’écoutais.

Les discussions vont bon train, et après quelques pintes englouties, nous nous dirigeons vers la sortie. A force d’effectuer des allers-retours à l’extérieur pour fumer cigarette sur cigarette, ma tenue ne ressemble plus à rien. Ma robe est froissée, et mes pieds tellement endoloris que je n’arrive plus à aligner correctement un pas devant l’autre. Ou bien est-ce simplement que le taux d’alcool dans mon sang dépasse quelque peu le seuil autorisé. Je sors pourtant les clés de ma voiture, mais un de mes collègues me rattrape avant de que je ne puisse tous les saluer de la main et m’enfourner dans me parking sous-terrain de notre immeuble.

Sa cravate desserrée pend lamentablement autour de son cou et il tient sa veste sur son bras. Il prononce quelques mots que je n’écoute qu’à moitié et je me perds dans ses prunelles claires. Je comprends seulement qu’il ne veut pas me laisser partir dans cet état, et même si je suis certaine d’être capable de conduire, cette invitation à rester en sa compagnie tombe à pic. Je n’ai pas envie, encore une fois, de rentrer me glisser entre les draps chauds de ma chambre si froide, où rien d’autre ne m’attend que les ronflements continus de mon mari.

***

Au petit déjeuner ce matin, les enfants sont installés à la table de la cuisine, et engloutissent leurs viennoiseries. J’ai la tête embrumée et le rêve de la nuit dernière me laisse un goût indescriptible dans la bouche. Encore une fois, je prends le chemin du travail et je retrouve devant l’immeuble les mêmes collègues qu’hier. Certains terminent leur cigarette pendant que d’autres soufflent sur le bout de leurs doigts en essayant tant bien que mal de se réchauffer. Celui avec qui j’ai rêvé avoir passé une partie de la nuit est déjà là. Je le vois quelques mètres plus loin dans son costume et sa cravate bien nouée, et comme chaque matin je m’approche pour lui dire bonjour. Il inhale toute la nicotine dont il a besoin avant de se jeter dans une dure matinée de travail, et alors qu’il s’apprête à jeter son mégot, nos regards se croisent et nos sourires se répondent, mais pas un mot ne franchit nos lèvres.

La matinée suit son cours et j’ai la tête ailleurs. Rien n’a changé et cette journée est encore une fois la même. Quand bien même cette soirée auraitexisté, rien n’a lieu pour confirmer ou infirmer mes pensées. Comme chaque fois, aucun collègue ne reparlerait au travail de ce qui se serait passé en soirée. C’est la première règle du Fight Club, n’est-ce pas.

Quand ma journée de travail se termine, il fait déjà nuit dehors, et je vois de grosses gouttes de pluie s’écraser sur la vitre de mon bureau. Huit étages plus bas, les phares défilent sur les artères de la ville, et je vais devoir reprendre ma voiture pour rejoindre le périphérique. Il y a tout juste vingt-quatre heures, je ne me posais aucune question et je subissais ma routine comme chaque jour, pourtant ce soir, l’agréable rêve de la nuit a changé mon regard sur mon quotidien, et me laisse pensive.

Quand je rentre, mon mari est déjà derrière les fourneaux, je dépose un chaste baiser sur ses lèvres et interpelle les enfants qui jouent aux pirates dans le salon. Tout est si normal que j’en oublie le rêve de cette nuit et le visage de mon collègue. Mon mari prépare un petit plat dont il a le secret, et je me sers un verre de vin, que je vais déguster en feuilletant un livre devant la baie vitrée. J’entends au loin la vaisselle cliqueter dans les placards, et je sens que le dîner est bientôt prêt. Les enfants sont allés prendre une douche et redescendent en pyjama. Nous allons encore une fois dîner en famille, et mettrons le point final à cette soirée en duo dans la salle de bain. En déposant les assiettes sur la table à manger du salon, mon mari m’interpelle :

« Au fait chérie, tu n’as pas mangé le gratin que je t’avais laissé dans le four ? »

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